L’ART BARDIQUE

 

L’art du barde est une voie d’invocation, un art d’appel et de souvenir, un art qui enjoint de voir au delà du regard et d’entendre au delà des mots. L’art du barde est Descente et Ascension. C’est un art du voyage vers la cime de soi-même, dans un monde de corps où chaque forme est un symbole avant d’être matière, où chaque rencontre est un chemin qu’il faut suivre ; chaque pas, un seuil qu’il faut franchir ; chaque écueil un gardien qu’il faut vaincre …

L’art du barde est un art des Dieux pour l’homme, une voie d’évocation. C’est un art qui entraîne l’auditeur sincère vers les purs rivages de l’île blanche que caresse la semence du ciel. C’est un art qui dévoile la lumière éclatante du palais des Dieux …

L’art du barde est instant; il est Musique et Chant, il enivre de l’Harmonie du Monde et rythme le cœur des hommes. Il est inspiration soudaine et prompte manifestation dans les règles de l’art. Il est respect des structures et maîtrise du moi et de ses fantaisies. Pour que résonne l’essentiel, dans sa claire simplicité, il sacrifie sur l’autel de la beauté, la lourdeur de la forme et la complexité, l’emphase du discours, la folle exubérance …

L’art du barde est Amour, il chante son désir de s’unir à sa Dame, pour que des deux jaillisse le héros radieux vainqueur de la Montagne où siège le Soleil, pour que l’Astre invaincu irise pour toujours une terre féconde et déverse sa gloire dans la coupe de l’Homme …

Le barde s’enracine, puis il oeuvre sans cesse. Et son art le rend fier, et son art le rend humble. Lorsqu’il chante, ou que sonne sa harpe, c’est son âme qu’il offre au Forgeron des Dieux, c’est son cœur qu’il ouvre au glorieux Père des Muses, c’est à l’Être lui même qu’il demande Sagesse et c’est avec ses frères qu’il partage sa joie …

Et s’il en est encore parmi les hommes, qui pensent que l’art du barde est révolu, qu’il n’est que vaine poussière, qu’inutile chimère, …

… Qu’ils chantent donc!

CARMINA, vers un Ars Nova qui puise à la Source …

Chanter les odes d’Horace, faire résonner  lyre et harpe antiques dans un écrin sonore élaboré à partir des  plus récentes banques de sons numériques, tout cela semblera sans doute quelque peu hérétique ; et pourtant, les motivations d’un tel positionnement esthétique, aussi impur qu’il puisse paraître, ne sont point simple soumission inconsciente au dictat de la technologie moderne. Elles résultent au contraire d’un état d’esprit qui considère l’héritage du passé non comme une chose morte à observer ou à reconstituer, mais comme un trésor vivant qu’il nous appartient de posséder et de faire fructifier.

Ainsi, transmettre ne peut se limiter à conserver. Transmettre via l’art musical, c’est prendre en considération le milieu dans lequel on le fait. Cela n’est pas un choix, c’est un devoir. Y déroger reviendrait  à prendre le risque de n’être pas compris, ou de ne l’être que par une audience déjà sensibilisée au sujet, voire plus concernée par l’aspect civilisationnel que par l’acte musical,  

A l’époque où  ces répertoires étaient chantés , où  harpe, barbitos, phormynx, cithare et autres lyres, faisaient résonner l’harmonie du Cosmos, nul doute que les aspect physiques et métaphysiques étaient étroitement unis dans l’acte artistique.  La forme comme symbole, transmettait le “message” et manifestait l’ordre divin.   Mais aujourd’hui, où la fantaisie individuelle est le plus souvent la seule base de l’expression artistique, et où la conscience ne s’élève guère au delà de la matérialité, qu’en est-il du pouvoir transfigurant de cette musique antique ?

Force est de constater que cet art subtil et raffiné appartient en fait,  pour l’homme occidental d’aujourd’hui,  à une autre culture. Ecouter une musique antique “reconstituée” ne sollicite généralement que l’intérêt du spécialiste ou la curiosité teintée d’exotisme du profane. L’acte musical n’a la plupart du temps plus rien à voir avec une expérience spirituelle, tant pour l’artiste que pour son public.

Même si l’on peut regretter un tel état de fait, il est inutile, pour la transmission de ce qui importe, de se perdre en lamentations et amertume. Toute expérience ne se vit qu’au présent ; et lorsqu’on se rappelle une expérience vécue dans le passé, on ne fait que l’expérience du souvenir que l’on en a.

Aussi, ce que d’aucuns appelleraient concession et  peut être dévaluation, je préfère  le nommer constat et adaptation, car à mon sens le purisme qu’on peut manifester à l’égard d’une forme, ne mène pas nécessairement à la pureté que l’on doit à l’Esprit.

Or, c’est cet « esprit » qu’ont éveillé en moi  les vers d’Horace. Les odes, en effet, reflètent une certaine attitude face à la transcendance, une certaine façon d’envisager la relation au spirituel non comme une évasion mais comme une composante de la vie quotidienne de l’homme.  Le dieu en tant que numen, est une puissance en acte dans ce monde et dans l’autre. On peut en faire l’expérience intérieure d’une façon presque sensuelle. Et cette expérience n’est pas un fait du passé, ni le fruit de l’imagination d’hommes moins évolués, cette expérience est toujours actuelle et universelle. Elle est un bien commun partagé par tous les hommes de toutes les terres. Elle est une simple relation, sincère et vivante entre l’Homme et le Divin. Cette relation, le poète, l’aède, le barde sont chargés de l’entretenir, de la manifester par la composition et le chant. Et ceci se fait au présent dans l’actualité du public auquel ils s’adressent.

La relation au sacré est au centre de l’existence humaine aujourd’hui comme hier. Chanter les odes aux dieux sous-entend donc « le faire au présent ». Venus du passé les vers d’Horace nous offrent aujourd’hui une autre vision du sacré, nous proposent une autre relation avec lui, faite de respect, de dignité, de raffinement, de Beauté, d’intimité avec les dieux.

C’est cette intimité que j’ai souhaité recréer avec ce répertoire. L’harmonie naturelle des instruments à cordes antiques se manifeste dans un jeu musical sans artifice où rigueur et spontanéité, virtuosité et simplicité se déploient dans un univers sonore des plus modernes, à la mesure des dieux qu’elles invoquent ou évoquent.

Il s’agit pour moi de trouver un espace de création ou « l’esprit » des civilisations de l’antiquité rencontrent l’actualité d’un art qui veut être une aventure spirituelle authentique, aussi loin des dogmes épuisés que des fantasmes du « nouvel âge » ou des résurgences fantaisistes.

Il s’agit non d’une évasion, mais d’une d’expérience intérieure rendue commune par le partage de mots, de chants, de mélodies envoûtantes,  larges et pures ou puissantes et débridées.

Il s’agit d’une plongée à l’intérieur de nous-même, là où le passé n’est pas le passé, où le dehors et le dedans s’entrelacent dans le présent de l’expérience musicale.

Il s’agit de transmettre un répertoire, mais pas seulement… Il s’agit du passé, du présent, mais pas seulement… il s’agit de vous, de moi, de nos désirs et de nos peurs, mais pas seulement. Ce dont il s’agit en vérité, les mots ne peuvent que l’effleurer ; on ne peut que le chanter…